Dans les vignes du temps : cépages oubliés, racines retrouvées en Touraine et sur la Loire

17 décembre 2025

Le parfum singulier du renouveau viticole

Au détour d’un rang de vigne, le pas s’allège, l’air a comme un parfum suranné : ce n’est plus seulement l’histoire que l’on raconte, c’est une mémoire qui s’infuse dans la terre. La Touraine, tout comme bien d’autres terres ligériennes, a longtemps vu pousser des cépages tombés dans l’oubli. Victimes du phylloxéra à la fin du XIXe siècle, des modes de consommation, de la standardisation et des replantations massives post-crise, ces raisins, qu’on disait rustiques, complexes, fragiles ou peu rentables, laissaient la place aux grands noms rassurants — sauvignon blanc, cabernet franc, gamay…

Mais voilà : le temps du vin mondialisé donne désormais soif d’authenticité, de biodiversité, d’expressions singulières. Le vigneron curieux redevient chercheur d’or noir, fouille dans les archives, s’allie aux pépiniéristes de l’INRAE, exhuma, teste, ose planter ce qui ne l’était plus. Le tout pour redessiner la palette des saveurs de nos régions. Quels cépages oubliés renaissent aujourd’hui en Touraine, sur la Loire et ailleurs ? Voici une exploration sensorielle et documentée de ces témoins du passé qui font le pari de l’avenir.

Pourquoi certains cépages sombrent dans l’oubli

  • Épisode du phylloxéra : Entre 1863 et 1890, le puceron phylloxéra dévaste près des deux tiers du vignoble français (source : La Revue du Vin de France). Les replantations privilégient alors des cépages jugés plus résistants et productifs au détriment de la diversité initiale.
  • Révolution œnologique du XXe siècle : La modernisation du vignoble, les exigences des appellations, mais aussi la standardisation au goût du jour (tanins souples, facilité de culture, forte productivité) marginalisent plus de 250 cépages autrefois exploités.
  • Climat, économie et traditions locales : Certains cépages ne résistent pas au gel, à la sécheresse. D’autres sont oubliés car leur nom-même disparaît, ou parce qu’ils sont sources d’assemblages anonymes dans des cuvées modestes.

Un chiffre : alors qu’on recensait près de 1 400 cépages cultivés en France à la Révolution, le patrimoine ampélographique utilisé aujourd’hui n’en compte qu’une petite centaine. (Source : INRAE, FranceAgriMer)

Touraine et Loire : une terre propice aux renaissances

La Touraine et, plus largement, le Grand Val de Loire, se distinguent par une remarquable diversité ampélographique héritée des siècles passés. La Loire Secrète, le blog de l’historien Didier Moreau, souligne que dans la région de Saumur, on recensait encore plus de 30 cépages différents il y a à peine 150 ans.

Le réchauffement climatique modifie aujourd’hui la donne. Des cépages longtemps considérés comme trop tardifs ou sensibles retrouvent des parcelles, parfois expérimentales, parfois déjà en AOC, portés par la curiosité d’une nouvelle génération de vigneron·nes.

Quelques cépages oubliés qui renaissent dans la région

Voici quelques-uns des cépages qui, de la Touraine jusqu’à l’Anjou, commencent à colorer à nouveau les paysages et les verres.

  • Le Pineau d’Aunis : Surnommé chenin noir ou chenin rouge, c’est certainement le plus connu des cépages « oubliés » remis à l’honneur sur les bords de Loire. Son profil poivré, ses touches de fruits rouges acidulés et sa fraîcheur font le bonheur des amateurs de vins de soif et de macérations légères. Cultivé autour du Loir-et-Cher et de la Sarthe, il retrouve désormais une audience élargie, notamment grâce à la Vallée du Loir.
  • Le Menu Pineau (ou Arbois) : Originaire de Touraine, il apporte tension et fraîcheur, souvent en assemblage avec le chenin blanc. Il a connu un net recul mais retrouve de petites surfaces chez des vignerons engagés, en quête d’acidités fines et de complexité aromatique. Moins de 100 hectares en France aujourd’hui selon le Comité des Vins de Loire.
  • Le Romorantin : Cépage blanc unique, réservé à la seule appellation Cour-Cheverny, il fut introduit par François Ier au XVIe siècle. Tombé en désuétude, il regagne du terrain grâce à des parcelles parfois centenaires et à l’intérêt des amateurs pour son étonnante minéralité. À peine 50 hectares subsistent (source : AOC Cour-Cheverny).
  • Le Grolleau : Longtemps cantonné aux rosés doux ou gris d’Anjou, le grolleau, souvent mal aimé, est replanté par des vignerons qui l’installent en rouge frais, authentique, épicé, loin des standards passés.
  • Le Côt (ou Malbec) : Un « oublié malgré lui » : s’il n’a jamais disparu, sa part a fondu face à l’essor du cabernet. Redécouvert en Touraine pour sa structure, ses parfums de violette et de prunelle.
  • Le Fié Gris (ou sauvignon gris) : Parent du sauvignon blanc, il offre des arômes fumés, des parfums de fruits exotiques et une belle nervosité. Seulement une vingtaine d’hectares en Loire, mais une vraie dynamique de replantation (source : Vignerons Indépendants).

Des initiatives locales audacieuses

Au fil du dernier quart de siècle, certains vignerons pionniers se font les archéologues du vivant : multiplication de conservatoires ampélographiques, vinifications expérimentales, travaux collaboratifs avec des chercheurs — comme ceux de l’INRAE de Montpellier ou stations expérimentales de la Chambre d’Agriculture de Touraine.

  • À Montlouis-sur-Loire, l’association Renouveau des Cépages Oubliés a amorcé la remise en culture d’anciens cépages blancs locaux, dont le meslier-saint-françois et la folle blanche, sur de microparcelles.
  • À Saint-Georges-sur-Cher, le vigneron Alain Robert conclut un partenariat avec l’Université de Tours pour tester la résistance du menu pineau aux maladies fongiques.
  • À Cheverny, une initiative du Domaine des Huards, en collaboration avec l’INAO, a permis la replantation du romorantin sur des parcelles historiques, offrant des vins complexes, de longue garde, qui s’exportent jusqu’au Japon.

Certains cépages menacés bénéficient aussi d’un programme de sauvegarde national, comme le Plan National de Conservation des Ressources Génétiques de la Vigne (INRAE), qui suit près de 320 variétés françaises.

Sensations et singularités : l’exploration sensorielle retrouvée

Loin du folklore ou du simple attachement aux traditions, ces cépages modestes ou singuliers enrichissent la palette sensorielle du vin de Loire.

  • Le Pineau d’Aunis, dans un verre, c’est une épice légère, presque un souvenir de poivre gris, une acidité qui désaltère et un toucher de bouche tout en finesse. Idéal avec rillettes maison, chèvre frais ou poissons de rivière.
  • Menu Pineau : Sur un millésime frais, il offre une tension, une minéralité crayeuse remarquable, parfois citronnée, qui élève les crustacés et les plats d’été.
  • Romorantin : Vieilli, il déploie des notes de miel, de cire, de pomme mûre, mais garde ce fil tendu typique du sol de Sologne.
  • Le Grolleau : En vin nature, il se montre juteux, agrumes sanguins et fruits des bois croquants, le tout vivifié par une légère pointe d’amertume.

À travers ces expériences, la diversité aromatique et la typicité locale s’expriment autrement, invitant à reconsidérer ce que peut être un vin de Loire, hors des sentiers battus du chenin ou du cabernet.

Quels enjeux derrière la renaissance des cépages oubliés ?

  • Biodiversité génétique : Réintroduire des cépages anciens, c’est offrir une résistance plus forte aux maladies, au stress hydrique, et donc renforcer les capacités d’adaptation face au changement climatique (source : Vitisphere, dossier biodiversité 2023).
  • Valorisation patrimoniale : Chaque cépage raconte un paysage, des gestes agricoles, parfois même des histoires locales disparues. Préserver ce patrimoine, c’est défendre l’identité d’une région.
  • Révélateur de terroirs : Certains cépages ressuscités révèlent des équilibres inédits entre sol, climat et maturité, parfois oubliés de la mémoire collective mais particulièrement adaptés à l’évolution thermique actuelle.

Prendre la route des cépages oubliés : où déguster, que découvrir ?

  • Domaine de la Grange Tiphaine (Amboise) : Producteur de cot, pineau d’aunis, grolleau — pour découvrir l’énergie des rouges ancestraux.
  • Domaine Philippe Tessier (Cheverny) : Référence en romorantin et fié gris, au cœur de la Sologne viticole.
  • Domaine Julien Pineau (Touraine) : Vinifications natures mettant en valeur la diversité des cépages locaux.
  • Domaine Sauvète (Monthou-sur-Cher) : Producteurs engagés pour la diversité variétale, à la pointe sur le menu pineau.

Et de nombreux événements, comme la Fête des Coteaux, le Salon des Vins Anonymes à Blois, ou encore les journées Portes Ouvertes en Val de Loire, proposent des initiations et des ateliers pour mieux comprendre le rôle de ces cépages disparus.

Vers une autre route des vins : promesse de diversité et d’avenir

Le renouveau des cépages oubliés ne relève pas simplement de la nostalgie : il invite à s’interroger sur la richesse et la fragilité de notre patrimoine vivant. Ces variétés retrouvées, chacune avec son caractère, aident vignerons et amateurs à ouvrir de nouveaux horizons, à la fois sensoriels et culturels. Déguster un pineau d’aunis ou un verre de romorantin aujourd’hui, c’est ressentir la France autrement, goûter l’histoire dans un éclat de fraîcheur — et peut-être, s’il plaît au hasard, tomber amoureux d’un terroir singulier.

En traversant ces vignes peuplées de promesses, sous le soleil ou la brume de Touraine, il est possible de croire en une France viticole plus diverse, inventive et accueillante — pour les palais curieux, les amoureux de la nature et tous les rêveurs qui persistent à prendre les chemins de traverse.