Sur la trace des cépages oubliés : la renaissance viticole en Touraine et ailleurs

31 mars 2026

Un patrimoine viticole menacé… et réinventé

Autrefois, la carte viticole française ressemblait à un kaléidoscope brillant de variétés. Chacune des régions, chaque village même, cultivait son panel de cépages, adaptés au climat, au sol, à la tradition locale. Mais les ravages du phylloxéra au XIXe siècle, suivis de la standardisation après-guerre, ont balayé ce foisonnement. Selon l’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin (OIV), près de 75% du vignoble mondial est aujourd’hui planté avec seulement 12 cépages (Le Monde, 2017) !

Ce rétrécissement de la diversité génétique expose la vigne à des risques accrus face aux maladies et au changement climatique. Résultat ? Une quête nouvelle commence, celle de la redécouverte et de la sauvegarde d’un patrimoine vivant. Mais quels sont ces cépages incarnant le retour des origines, et comment sont-ils accueillis sur les terres de Touraine et des régions voisines ?

Les figures emblématiques de la résurrection en Touraine

Dans le cœur de la Loire, quelques cépages anciens connaissent aujourd’hui un regain spectaculaire. Chacun porte en lui une histoire, un accent du terroir, une note d’originalité retrouvée.

  • Pineau d’Aunis : Épicé, poivré, longtemps considéré comme “rustique”, le Pineau d’Aunis fut le roi de la région d’Anjou jusqu’au XIXe siècle. Supplanté par le Cabernet Franc et le Sauvignon, il a survécu sur quelques parcelles, notamment du côté de la Vallée du Loir. Depuis une dizaine d’années, des vignerons pionniers l’exaltent à nouveau, à la recherche de ses parfums de poivre blanc, de fraise et d’herbes. En 2010, on ne comptait plus que 350 hectares (Vitisphere) ; en 2022, le chiffre a timidement remonté, preuve d’une dynamique nouvelle.
  • Romorantin : Intrinsèquement lié à l’appellation Cour-Cheverny, ce blanc singulier remonte à François Ier – selon la légende, il aurait fait planter 80 000 plants de Romorantin à Romorantin-Lanthenay, bien loin des standards contemporains. Aujourd’hui, moins de 60 hectares subsistent, mais les cuvées qui en proviennent fascinent par leur minéralité mordante, leur potentiel de garde et leur “goût de pierre à fusil” unique (site de l’AOC Cour-Cheverny).
  • Menu Pineau (Arbois, Orbois) : Ce cépage blanc était omniprésent dans le Val de Loire avant la Seconde Guerre mondiale. Apprécié pour sa rusticité, il confère aux vins une fraîcheur herbacée et une certaine nervosité. En 2018, seuls 125 hectares étaient encore cultivés, mais plusieurs domaines (comme les Maisons du Vin de Montlouis) s’emploient à le défendre, notamment dans des assemblages.

S’y ajoutent d’autres noms moins connus mais, qui, chacun à leur mesure, réveillent les racines : Grolleau, Côt ancien, Gamay de Bouze…

Pourquoi revenir aux cépages anciens ?

Au-delà de l’effet de mode, cette résurgence répond à des enjeux multiples, à la fois culturels, agronomiques et environnementaux.

  • Sauvegarde de la biodiversité : Ces cépages sont une assurance pour demain, offrant une diversité génétique précieuse face à l’accélération du changement climatique. Certains, comme le Pineau d’Aunis, se montrent particulièrement résistants à la sécheresse ou aux maladies.
  • Authenticité du goût : Les consommateurs cherchent de plus en plus des vins différents, avec du caractère, des arômes singuliers, loin de la standardisation globale que l’on reproche à de nombreux vins dits “internationaux”.
  • Patrimoine paysan : Faire revivre un vieux cépage, c’est aussi défendre l’histoire agricole, lutter contre l’uniformisation du paysage, raconter une mémoire enfouie dans la terre et partagée autour de la table.
  • Adaptabilité climatique : Certains cépages oubliés sont parfois mieux armés pour résister aux caprices contemporains : on cite souvent l’exemple du Romorantin, qui garde une belle acidité même lors de millésimes très chauds.

L’aventure des vignerons : anecdotes et témoignages

Le défi de la renaissance

Redonner vie à ces raisins oubliés n’est pas sans obstacles. Il a fallu parfois chercher les dernières souches dans des parcelles abandonnées ou des conservatoires, obtenir l’autorisation de les replanter, dessiner de nouveaux chemins commerciaux… Pourtant, l’acharnement de quelques passionnés change la donne.

À Chitenay, dans le Loir-et-Cher, un producteur confie n’avoir trouvé que trente ceps de Romorantin dans une haie “presque sauvages”, avant de les greffer sur une nouvelle parcelle. À Saumur, d’anciens rangs de Pineau d’Aunis redeviennent la fierté de petits domaines, accompagnés de labels bio ou biodynamiques (cf. reportage France 3 – 2022).

Une curiosité qui séduit les sommeliers

La résurgence des cépages rares enthousiasme aussi les sommeliers et les cavistes parisiens – en particulier depuis la vague des vins natures. En 2021, l’Association des Sommeliers de France soulignait que plus d’un quart des cartes en restaurants étoilés proposaient au moins une référence issue de cépages confidentiels, accompagnant cette soif de nouveauté.

Et lorsque les vins sont bien maîtrisés, la surprise est au rendez-vous : fraîcheur nerveuse d’un Menu Pineau servi sur des asperges, éclat d’un Pineau d’Aunis avec des charcuteries, élégance racée d’un Romorantin sur du chèvre affiné…

État des lieux : chiffres et carte de la résurgence

Il est difficile d’estimer exactement le nombre de cépages anciens aujourd’hui replantés car beaucoup ne bénéficient que de petites surfaces et restent en dehors des Appellations d’Origine Contrôlée (AOC). Cependant, on note une tendance grandissante et chiffrée :

  • En 2022, l’Institut Français de la Vigne et du Vin a recensé plus de 200 cépages “minoritaires” expérimentés ou autorisés en France, contre moins de 120 il y a vingt ans (source IFV).
  • La Loire comptait en 2022 environ 2 000 hectares consacrés à des cépages rares (tous confondus), soit 4% du vignoble régional environ (source : InterLoire).
  • La tendance touche aussi le Sud-Ouest (Tardif, Prunelard), la Provence (Braquet), ou le Jura (Enfariné, Petit Béclan), mais la Touraine reste le laboratoire visible de cette renaissance.

La carte ci-dessous explicite la répartition des principaux cépages anciens dans la région ligérienne :

Cépage Surface (ha) env. Région/aire majeure
Pineau d’Aunis 350 Vallée du Loir, Anjou, Touraine
Romorantin 60 Cour-Cheverny
Menu Pineau 125 Touraine, Montlouis
Grolleau 800 Anjou, Touraine

Du patrimoine à l’innovation : la vie future des anciennes vignes

Œuvrer à la reconnaissance de ces cépages, ce n’est pas simplement faire acte de mémoire ou de nostalgie. C’est aussi revisiter les pratiques culturales, stimuler la recherche œnologique, engager une réflexion sur les goûts de demain. Plusieurs instituts, à l’instar de l’INRAE Montpellier ou de la Domaine de Vassal (qui conserve la plus grande collection de vignes au monde), assistent les producteurs dans le repérage, la sélection et la réintroduction, tout en sensibilisant à la nécessité de préserver la pluralité du vivant.

Certains domaines, à l’image de Puzelat-Bonhomme ou de la famille Villemade à Cheverny, mènent de front la défense de cépages anciens, la vinification naturelle et la création de nouveaux styles. Le vin français redevient ainsi laboratoire, bouillonnement, langage vivant.

Pour aller plus loin : déguster, découvrir, transmettre

Goûter un vieux cépage, c’est accepter l’imprévu et la surprise. Les notes vives du Pineau d’Aunis, la salinité d’un vieux Menu Pineau, la tension du Romorantin sont devenues des marqueurs d’authenticité, des passeports pour un voyage à rebours de la banalité.

  • Où déguster ? Plusieurs caves et bars à vin de la région, comme la Cave Ackerman à Saumur ou les salons “Vins de Loire”, proposent des cuvées issues de ces cépages. Osez le détour par les petits domaines, qui ouvrent volontiers leur chai aux curieux.
  • Comment s’informer ? Le site du Conservatoire des Cépages du Val de Loire met en ligne des fiches et témoignages précieux pour qui veut aller plus loin ; la Revue du Vin de France publie régulièrement des dossiers sur la renaissance des vieux cépages.
  • Pour les passionnés : Certaines maisons proposent des “adoptions de pieds de vigne” ou des ateliers de greffage, permettant d’ancrer la curiosité dans le geste.

En s’ouvrant aux cépages anciens, la France viticole ne regarde pas seulement son passé. Elle prépare un avenir où diversité et goût riment avec poésie, où chaque grappe porte en elle la mémoire et l’espérance du terroir.

Sources : Le Monde, Vitisphere, IFV, InterLoire, AOC Cour-Cheverny, France 3, OIV, Conservatoire des Cépages du Val de Loire, Revue du Vin de France.